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Oh la là ! Où est-ce que je suis ? À Rome ? Dans la ville éternelle ? Mais qu’est-ce que je fais à Rome ? Quoi ? Un congrès de théologie ? Moi, Bozo le clown, dans un congrès de théologie ? Il doit y avoir erreur sur la personne, ou sur le lieu, ou sur le pourquoi… ou je ne sais quoi ! Un clown à Rome dans un congrès de théologie ? Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Et en plus, j’apprends que c’est un congrès de théologie pratique. Ça c’est le comble ! Qu’un clown se retrouve à Rome, ça peut toujours se justifier. Il y a depuis longtemps des clowns à Rome, et de toutes sortes. Qu’il y ait un congrès de théologie à Rome, il n’y a rien de surprenant à cela. Mais qu’un clown se retrouve à Rome dans un congrès de théologie pratique, francophone en plus ; eh bien! il faut qu’on m’explique. C’est la pagaille, le labyrinthe. Pour essayer de s’en sortir, on va prendre les questions une à une et la plus complexe étant peut-être ce lien assez surprenant entre théologie et pratique. Comment peut-on mettre ensemble ces deux mots ? N’est-ce pas, à première vue, parler d’un cercle carré ? De quoi parle la théologie ? Mes études de clown, plutôt limitées, m’ont simplement appris que ça parle de Dieu. Théos-Logos : Théo-logie. Je répète : ça parle de Dieu. Vous trouvez ça pratique ? Et tout d’abord, est-ce que Dieu peut être pratique ? Est-ce qu’une « énigme questionnante » peut être pratique ? Comment le fait de parler d’une énigme questionnante peut seulement ressembler à quelque chose de pratique ? J’en perds le sens de la pratique ; je crois que je vais demeurer un « non-pratiquant ». En fait, ça fait longtemps que je suis pris, littéralement pris, par ces questions : question de Dieu, question de pratique. Je n’aurais jamais osé parler de théologie pratique tellement ces choses me dépassaient. Mais il faut que je vous raconte. Il m’est arrivé une aventure tout à fait particulière, à Rome, l’année dernière. C’était l’an 2000. Beaucoup de gens venaient à Rome pour toutes sortes de raisons. Et je suis venu à Rome, moi aussi, pour toutes sortes de raisons. Et j’ai fait la rencontre, par hasard, d’un Juif tout à fait particulier. Il a commencé par me dire qu’il était d’une autre époque, qu’il avait vécu en Palestine il y a environ 2000 ans, qu’un procurateur romain l’avait condamné à mort… dénoncé par quelques uns de ses compatriotes qui le trouvaient embêtant. Il continua son récit en me disant qu’il avait toujours eu le goût de venir à Rome mais qu’il n’en avait jamais eu l’occasion ; il avait alors profité de l’an 2000, de l’année du Jubilé, pour faire une sorte de « Retour vers le futur ». Et il était là, avec moi, à Rome, en l’an 2000. Il ne comprenait pas grand’chose à ce qui se passait, il était troublé par la circulation. Il était resté accroché à son histoire. - Je lui ai demandé : « Quel est ton nom ? » Il m’a répondu : « Jeshoua… mais appelle-moi Jésus » - « Moi c’est Bozo… appelle-moi Bozo ». Je vous raconte ce qui nous est arrivé.
Le Jésus juif et le scribouillard romain
On se promenait tranquillement dans un quartier de Rome quand un individu nous arrêta et demanda au Jésus, comme ça à brûle pour point : « Que faut-il faire pour avoir la vie… éternelle ? » C’était un « scribouillard » romain, une espèce de théologien-exégète pratique, en tout cas quelqu’un qui savait comment poser la question de la pratique : que faut-il faire pour avoir la vie éternelle? Y a-t-il une question plus pratique ? Que faut-il faire ? C’était un scribouillard tellement pratique qu’il ne voulait pas se tromper au sujet de la pratique. Mais le Jésus, lui, pas tellement pratique, lui demanda : « Que lis-tu de ce temps-là ? » L’autre, surpris par la question, lui répondit : « Oh ! Toutes sortes de choses, car un bon scribouillard est avant tout un bon lecteur, mais je lis surtout la Bible ; je fais des études sur la Bible » - « Eh bien !, dit le Jésus, qu’est-ce qu’elle raconte ta Bible a propos de cette question ? » - Oh ! Elle dit d’aimer Dieu et le prochain comme soi-même ». - « Eh bien ! fais-le et tu vivras », dit le Jésus. Le « Fais-le », qui est la réponse pratique par excellence, a semblé décontenancer le scribouillard. Il n’était pas habitué à une réponse si claire et si pratique ; en fait, il s’intéressait moins à la pratique qu’à la question de la pratique. Il avait un peu peur de la pratique et c’est pourquoi il posa une nouvelle question : « Qui est mon prochain ? ». Le Jésus, qui n’était pas très pratique, lui raconta une histoire un peu bizarre : « Un homme était parti en voyage et, à Rome, il fut attaqué par des voyous qui l’on dévalisé, battu et laissé sur le bord de la rue, à demi-inconscient. Il y avait plein de gens qui passaient par là mais ils étaient tellement pressés qu’ils ne l’ont même pas vu. Parmi ceux-ci, un prélat romain est passé ; il aperçut du coin de l’œil le voyageur qui était par terre et qui se plaignait ; mais comme il avait beaucoup à faire et qu’il était un homme très pratique, il traversa de l’autre côté de la rue… pour ne pas trop le voir. Alors est passé un monsieur qui avait l’air particulièrement pressé, très très pressé. Il portait bien son nom : monsieur Le-vite. Il allait vite, vite, monsieur Levite ; tellement vite qu’il a à peine vu le voyageur affaissé sur le bord de la rue. » Et puis le Jésus a tout à coup arrêté son récit, a regardé le scribouillard droit dans les yeux et lui a demandé : « Sais-tu pourquoi le prélat romain et M. Levite ne se sont pas arrêtés ? » - « Non », répondit le scribouillard qui ne savait pas tout même s’il avait beaucoup lu. « Eh bien ! parce qu’ils avaient mal compris le sens du mot prochain et ils se sont dit : « pas celui-ci mais le prochain ». Le Jésus, qui avait le sens de l’humour, voulait faire rire le scribouillard mais celui-ci, très sérieux, ne comprit pas l’allusion. Moi non plus d’ailleurs ; en fait j’ai compris mais je trouvais que l’attitude du prélat romain et de M. Levite avait beaucoup de sens. Est-ce qu’on a le temps de s’occuper de tous ceux qui traînent sur le bord du chemin quand on a beaucoup de choses à faire et qu’on est vraiment pratique ? Et ça m’a inspiré cette chanson :
Le prochain
Aimez votre prochain Qu’il a dit Aimez donc ce prochain Aujourd’hui Aimez votre prochain Qu’il a dit Aimez donc le prochain D’aujourd’hui
Mais moi je dis :
Refrain :
Pas celui-ci Mais le prochain Pas aujourd’hui Je commence demain Pas celui-ci Mais le prochain Pas aujourd’hui Je commence demain
Car aujourd’hui
Il a tellement de choses… à faire Tellement de grosses… affaires Il y a tellement de choses… à voir Tellement de gros… avoirs Tellement de gros… savoirs Il y tellement de choses… à faire Tellement de grosses… affaires Et la plus grosse… affaire En fait, ce n’est pas de vos… affaires Mais mes affaires… à moi
Et c’est pourquoi je dis
Refrain : Pas celui-ci…
Car aujourd’hui
Il y a tellement de choses… à faire Tellement de grosses… affaires Il y a tellement de choses… à croire Tellement de faux… accroire Tellement de « il faut savoir » Il y a tellement de choses… à faire Tellement de grosses… affaires Et la plus grosse… affaire En fait, ce n’est pas de vos… affaires Mais mes affaires … à moi
Et c’est pourquoi je redis :
Refrain : Pas celui-ci…
Pendant que je me plaisais dans cette compréhension du mot « prochain » et que je trouvais ça très pratique, le Jésus continua son histoire en faisant intervenir un autre personnage ça devait être un Américain car il se prénommait Sam ou peut-être un Français car son nom était Maritain, Sam Maritain. Il était peut-être les deux et bien autres choses. Sam Maritain était un être complexe, une sorte de métis culturel et religieux ; sa mère était protestante, son père était catholique, une de ses arrières grand-mères était juive et un de ses grands-pères était arabe. En tout cas, on disait de lui qu’il était d’une autre religion, d’une autre culture. Il était l’autre, l’espèce de différent. Eh bien! ce Sam Maritain était d’abord quelqu’un de très pratique. Quand il vit l’autre sur le bord de la rue, il ne se posa pas de question au sujet de son sexe, de sa culture, de sa citoyenneté, de sa religion; il se dit : « Ce gars-là est dans le trouble, il faut faire quelque chose et tout de suite ». Et vous savez quoi? Il le fit. – J’écoutais cette histoire et je me disais intérieurement : « Faire … tout de suite… sans se poser de question… mais c’est bête ça, c’est bêtement pratique ». Mais soudainement, c’est comme si je l’entendais me répondre en chantant ma propre chanson :
C’est celui-ci Qui est mon prochain C’est aujourd’hui Et pas demain
C’est celui-ci Qui est le prochain Commence aujourd’hui Tu ne seras peut-être pas là demain
Suite à cette histoire un peu bizarre, le scribouillard romain ne posa plus de question mais il était resté désemparé… ne sachant pas quoi faire. « Fais-le, fais-le, pensait-il, c’est bien beau et facile à dire mais quoi faire ? Il faut que je réfléchisse à cela ou bien je vais former un comité qui me fera un rapport sur la question; et pourquoi pas un projet de recherche… si on obtient des subventions ».
Le lancer de la pierre Pendant ce temps-là, si j’ai bien compris la situation et si je m’en souviens bien car je ne sais plus si c’était la réalité ou la fiction… pendant ce temps-là, il semble que si le prélat romain et M. Levite étaient si pressés, c’est qu’ils avaient rendez-vous avec d’autres scribouillards pour une activité assez commune : le lancer de la pierre. Cela se passait au Colisée, entièrement rénové pour la circonstance. Depuis quelque temps, il y avait régulièrement ce genre de pratique qui se tenait au Colisée. En fait, on se pratiquait à lancer des pierres à des gens qu’on ne croyait pas dignes d’appartenir au peuple, et plus particulièrement au peuple de Dieu. Ce jour-là, le sort était tombé sur une femme, une femme un peu spéciale qui s’était mise dans la tête de devenir adulte, socialement et ecclésialement adulte. Cela pouvait sembler aller de soi mais certains prélats romains, M. Levite et scribouillards rassemblés ne l’entendaient pas ainsi ; ils pensaient que la place de cette femme devait être plus humble, que cette femme devait garder sa place; en fait, il la voyait à terre. Oui, c’est la fameuse histoire, que vous connaissez peut-être, de la femme voulant devenir adulte et que l’on voulait maintenir à terre : la femme « adulte-à-terre » qu’on a appelé, dans certains écrits : la femme adultère, c’est-à-dire, aux yeux de certains, celle qui veut se prendre pour une autre. On se préparait donc à cette pratique du lancer de la pierre au Colisée. Le Jésus avait entendu parler de cela et ça l’intriguait. Et il me dit : « Bozo, il faut aller voir ce qui se passe ». On s’est alors rendu au Colisée. Quand nous sommes arrivés, c’était la période de réchauffement ; les gens se pratiquaient à lancer des pierres mais la femme n’était pas encore là. Tout à coup on l’amena au milieu du Colisée. Les lanceurs de pierres formèrent aussitôt un cercle autour d’elle, avec chacun une pierre en main et quelques autres en réserve à leurs pieds au cas où ils manqueraient leur coup la première fois. C’étaient des gens pratiques. Voyant ce cercle formé autour de la femme, le Jésus devint hors de lui et il se précipita sur le terrain, brisa le cercle et alla se placer à côté de la femme. En s’en allant, il m’avait crié : « Viens et suis-moi ! ». Et moi, bêtement, je le suivis. Il m’arrive parfois de suivre sans réfléchir. Mais alors, j’avoue que je trouvais la situation plutôt inconfortable. S’il fallait que quelqu’un commence à lancer une pierre à cette femme et que les autres suivent et, dans ces circonstances, le « viens et suis-moi » est plutôt efficace. On suit, on suit. En nous voyant, les lanceurs de pierre se mirent à crier : « Enlevez-vous de là sinon vous allez recevoir des pierres vous aussi. - Mais qu’est-ce qui se passe, on nous avait dit que c’était une femme et voilà qu’on se retrouve avec en plus un illuminé et un clown. On change toujours les règles du jeu. Enlevez-vous de là bande d’idiots ». Le Jésus, un homme assez audacieux, ne s’est pas laissé décontenancer. Il leur cria : « Vous voulez lancer des pierres et vous vous croyez bons eh bien ! Allons-y. Que celui qui se croit le meilleur d’entre vous me lance la première pierre ! Allons, qui est le meilleur ? ». Quelqu’un s’avança et dit : « C’est moi ! » Mais un autre cria : « Non, c’est moi ! » Et encore un autre : « Non, non, c’est moi! » « C’est moi, c’est moi… » Chacun se croyait le meilleur ou voulait être le meilleur. En quelques minutes, c’était devenu la pagaille et tous les soi-disant meilleurs se lançaient pierres les uns aux autres. Le Jésus profita de la situation pour prendre la femme par la main et l’amener hors de ce cercle de compétition et de mort. Ils sortirent du Colisée et je sortis avec eux. Alors le Jésus dit à la femme : « On les a bien eus. Où sont-ils les lanceurs de pierre? » -La femme répondit : « Au Colisée, à se lancer des pierres. Oui, cette fois on les a bien eus mais ils vont vouloir recommencer et si ce n’est pas avec moi, ce sera avec une autre. La lutte n’est pas finie et on n’aura peut-être pas toujours un défenseur comme toi qui arrive au bon moment. Il faudra peut-être apprendre à nous défendre ; montre-le nous, toi qui est un paraclet, un défenseur ». Et, en pensant à toutes les autres qui, comme elle, risquait de se trouver dans cette situation et qui n’aurait peut-être pas sa chance, elle nous chanta cette chanson :
Le tas de pierres Enfouie sous un tas de pierres Je crie avant de mourir Enfouie sous un tas de pierres Je crie avant de partir
On me reprochait ma terre On me reprochait ma chair On me reprochait mes jours On me reprochait l’amour
On me reprochait naguère On me reproche toujours On me reproche de faire De faire amour
(« Faire amour, dis-je au Jésus en aparté, est-ce que cela a un rapport avec la théologie pratique ? » Il me regarda avec des yeux pleins d’interrogations et me dit : « Écoute, laisse-la chanter »)
Enfouie sous un tas de pierres Je crie avant de mourir Enfouie sous un tas de pierres Je crie avant de partir On m’a dit d’être à ma place On m’a dit d’être tenace On m’a dit qu’un de ces jours
Mais maintenant…
On me dit d’être carcasse De mourir sans laisser de trace De renoncer à mes jours Et pour toujours
Enfouie sous un tas de pierres …
Dernier refrain :
Et lui a su me défaire Des pleurs Et du tas de pierres Et lui a su me défaire Des leurres De leurs cimetières
Le Jésus salua la femme et moi aussi. Quand elle fut partie il me dit : « On retourne au Colisée »… et on y retourna. On assista alors à une scène disgracieuse. Les lanceurs de pierres n’arrêtaient pas de se faire ce qu’ils savaient le mieux faire, se lancer des pierres… et sans se rendre compte du ridicule de leur situation. On se serait crû, en concentré, dans un état permanent de guerre. Le Jésus leur cria « Arrêtez! », mais ils n’entendaient rien sinon le sifflement de leurs pierres. Il leur cria d’une voix encore plus forte : « Arrêtez! Que la paix soit avec vous! ». Surpris, ils arrêtèrent, provisoirement. « Le Jésus reprit d’une voix douce mais ferme : « Arrêtez votre jeu infernal. Arrêtez d’enfermer les autres dans le cercle de la mort. Arrêtez de sacraliser la mort des autres. Je vous le dis, il ne restera pas pierre sur pierre des faux temples construits sur la mort des autres… de vos tas de pierres sacralisés ». Je ne sais pas s’ils comprirent ce qu’il leur disait mais ils s’en allèrent à commencer par les plus vieux. Tous sauf un qui se tourna vers lui pour lui lancer une pierre ; mais comme il n’était pas un bon lanceur il manqua son coup. On sortit à nouveau du Colisée et on poursuivit notre visite de Rome. Chemin faisant, le Jésus me dit : « Parfois la pratique consiste à défaire ce qui est mal fait ou à empêcher de faire ce qui serait mal fait ». Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il voulait dire et où il voulait en venir. Je lui fis alors un grand sourire béat ; c’est parfois pratique quand on ne comprend pas. Et il me sourit.
Le Jésus à la Place Saint-Pierre On marcha longtemps et on se retrouva au Vatican. Il y avait ce jour-là une grande célébration à la Place Saint-Pierre ; une célébration qui rassemblait des centaines de milliers de personnes de tous les pays du monde… ou presque. C’était une grande et belle célébration. Le Jésus avait décidé d’aller voir cela de près car il était très curieux et c’est la première fois qu’il venait au Vatican. Il s’était placé dans les premières rangées pour mieux voir ce qui se passait. En tout cas, c’est ce que je croyais mais, fait bizarre, il ne regardait pas en avant mais était tourné vers la multitude des gens rassemblés, vers la foule. Moi, je l’avais suivi encore une fois et j’étais à ses côtés mais, bien entendu, je regardais en avant. Et il y avait en avant un spectacle extraordinaire : cette grande bâtisse en pierres, la Saint-Pierre de Rome, et devant, assis sur son Saint-Siège, le Saint-Pierre lui-même qui présidait à la grande célébration. C’était impressionnant. Je regardais cette grande bâtisse en pierres, cette grande bâtisse forte et solide et je me disais : « Oui, c’est solide l’Église ». Et alors, je me suis rappelé cette phrase célèbre : « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Je me disais que c’est sans doute cela que ça voulait dire ; qu’il faut construire l’église sur du roc, de la pierre solide. Et j’éprouvais un grand sentiment de sécurité de faire partie d’une Église si solide. Mais alors j’ai entendu une voix qui me disait : « Retourne-toi ». C’était le Jésus, à côté de moi. Qui me disait : « Retourne-toi ». Comment ça « retourne-toi », c’est en avant que ça se passe. Il insista : « Retourne-toi, convertis-toi ». Et alors j me suis retourné et j’ai vu : j’ai vu des centaines de milliers de personnes de tous les pays du monde et le Jésus me dit : « C’est ça l’Église! » - « C’est ça? » - « Oui, c’est ça l’Église à découvrir ». Et on participa à cette célébration ainsi retournés, en regardant cette Église. Après la célébration me revenait toujours cette phrase : « C’est ça l’Église » et je ne comprenais pas. J’imagine qu’il voulait dire : « C’est ça aussi l’Église ». Et je me disais en moi-même : « Si c’est ça l’Église, on n’a pas fini de se pratiquer à être l’Église : mettre ensemble des gens de tous les pays du monde, de toutes les cultures, ouf ! Et je dis au Jésus : « Je ne trouve pas ça très pratique ta vision de l’Église. Vouloir mettre ensemble des gens tellement différents. Ça ne fonctionnera jamais ». Il fit semblant de ne pas m’entendre puis il me regarda droit dans les yeux et me sourit…simplement. Puis il continua son chemin… et je le suivis. Et chemin faisant il me dit : « Est-ce qu’on donne une pierre à un enfant qui a faim et qui demande du pain? » - « mais non, que je lui répondis; la pierre est dure et morte et risque de tuer et le pain fait vivre » - « Eh bien! c’est la même chose pour l’Église, reprit-il. Elle n’est pas faite de pierres mortes mais de pain partagé pour des vivants. Elle ne se fonde pas sur une pierre tombale, sur des tombeaux, mais sur des pierres vivantes ». Je n’ai pas trop compris ce qu’il voulait dire. Parfois, il parlait de façon un peu compliquée. Il n’était pas très pratique ce Jésus, pas très pratique.
Marie-la-Romaine En sortant de la place Saint-Pierre, on fit une rencontre tout à fait particulière. Il y avait une femme qui était là et qui mendiait discrètement, en douceur, en voulant presque se faire oublier pour ne pas déranger. Respectant sa discrétion, je fis semblant de ne pas la voir et continuai mon chemin mais le Jésus s’approcha d’elle et lui demanda son nom : « Marie, je m’appelle Marie ». Je revins vers eux. Quand il entendit le nom de Marie, je sentis que le visage du Jésus changea, prenant un air de tendresse et de fragilité. Il y avait tellement de Marie dans sa vie, en particulier sa mère et une de ses grandes amies, Marie de Magdala, dite la Madeleine. Quand il rencontrait des Marie, il devenait tout ému. Il dit à cette Marie : « Qui es-tu? Que fais-tu? ». Elle répondit : « Oh! je ne fais pas grand chose, j’essaie de survivre comme je peux. Les temps sont difficiles; je suis seule avec trois jeunes enfants. On m’appelle Marie-la-Romaine mais je ne suis pas d’ici. Je suis venue à Rome pensant y trouver du travail mais… je fais ce que je peux… pour survivre ». Le Jésus ne posa pas d’autre question ; il écoutait son silence. Il en savait assez, j’imagine, pour comprendre la situation et la beauté de cette femme : une beauté iconographique. Et regardant Marie-la-Romaine, il se rappela la Madeleine, celle qui l’avait suivie jusqu’à sa mise à mort sur une croix, celle qui, un jour un peu particulier, était venue l’accueillir quand il était sorti de son tombeau-prison. Il devint songeur et chanta cette chanson :
On t’appelle Marie Marie-la-Romaine On rit de ta vie On rit de tes peines On t’appelle Marie Marie-la Romaine Tu n’es pas d’ici Comme la Madeleine Comme la Madeleine
Marie-la-Romaine D’où que tu sois N’oublie pas où te mènent Tous tes combats Marie-la-Romaine Qui que tu sois Tu referas la Cène Un jour avec moi
On t’appelle Marie Marie-la-Romaine On rit de ta vie On rit de tes chaînes On t’appelle Marie Marie-la-Romaine Tu n’es pas d’ici Comme la Madeleine Comme la Madeleine
Marie-la-Romaine Tu étais là Quand Pierre jouait ses scènes De faux soldat Qu’il me reniait sans gêne Sans un combat Toi tu me portais ma peine Jusqu’à la croix
Marie-la-Romaine Où que tu sois N’oublie pas que je t’aime Avec tes pas Marie-la-Romaine Qui que tu sois Tu présideras la Cène Un jour avec moi
Tu présideras la Cène Un jour avec moi
On salua Marie… et on continua notre chemin.
Le Lazare romain Le Jésus continua son chemin à travers les rues de Rome… et je le suivis. Sans trop savoir comment, on se retrouva face à une prison qui ressemblait à un tombeau. Dans cette prison-tombeau, on avait enfermé quelqu’un qui portait le nom d’un des grands amis du Jésus : Lazare. C’était un Lazare romain. On ne sait pas pourquoi le Lazare romain était enfermé dans le tombeau-prison. On ne sait pas toujours pourquoi quelqu’un se retrouve dans un tombeau-prison. Il avait dû faire quelque chose mais quoi ? Toujours est-il qu’il était là, bêtement là. Et comme le Jésus s’était approché encore plus près, il vit une grosse pierre placée devant l’entrée du tombeau-prison, comme si on voulait être certain que le Lazare romain n’en sortirait jamais, ne s’en sortirait jamais. Quand il vit cette grosse pierre, le Jésus entra dans une vive colère, une sainte colère. C’était chez lui une sorte de sainte allergie ; il ne supportait pas les pierres devant les tombeaux. Cela remontait à il y a longtemps ; on l’avait enfermé dans un tombeau-prison comme un criminel et ça l’avait beaucoup marqué. Et on ne sait pas comment mais il s’était organisé pour faire rouler la pierre et sortir du tombeau-prison. Sa devise était devenue : « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ». Depuis ce temps, il ne supportait plus d’en voir d’autres enfermés. C’est pourquoi, quand il vit cette pierre placée devant le tombeau-prison du Lazare romain, il entra dans une rage folle, une rage libératrice et il s’élança vers la pierre… pour l’enlever, pour la faire rouler. Mais elle était lourde cette pierre et il ne parvint pas à la bouger. Il m’interpella pour que je vienne l’aider. Même à deux on réussit à peine à la faire bouger. Alors il partit chercher de l’aide et il réussit à en rassembler un bon nombre et, à plusieurs, on déplaça la pierre. Alors le Jésus dit d’une voix forte au Lazare romain : « Sors de ce tombeau-prison ! ». Il semble que le Lazare romain fut impressionné par de tels propos car il se mit à bouger et, de peine et de misère, se leva pour sortir du tombeau-prison. Mais il était tout attaché avec des bandelettes comme si on voulait être encore plus sûr qu’il n’en sortirait jamais. Alors le Jésus fit un geste de la main et prononça des paroles … je ne sais pas moi… des paroles sacramentelles : « Déroulez les bandelettes, détachez-le et laissez-le partir … en liberté »
Détachez-le, libérez-le Et laissez-le partir Détachez-le, libérez-le Et laissez-le partir (bis)
En liberté En liberté En liberté En liberté (bis)
Le Jésus dit adieu au Lazare romain qui, de toute façon, était déjà parti.
Le centurion romain En continuant à marcher dans les rues de Rome, le Jésus et moi nous avons fait une rencontre tout à fait particulière, difficile à croire. Oui, nous avons rencontré un centurion romain. Peut-être que lui aussi, comme le Jésus juif, avait profité de l’année du Jubilé pour faire un retour vers le futur. De toute façon, il était là. Il avait des problèmes avec son fils. Ça n’allait pas du tout. Son fils souffrait d’une grave maladie, une sorte de maladie incurable qu’on appelait le « sida psychologique », si j’ai bien compris. Il était fragile, sans aucun moyen de défense et il n’arrivait pas à trouver sa place dans la société, dans la vie. On le rejetait, on l’isolait. Lui, pour essayer de se défendre et faire semblant de trouver sa place, il s’était mis à consommer beaucoup de drogues. Un jour, il avait dit à son père qu’il voulait en finir avec la vie avant que la vie en finisse avec lui. Et le centurion romain, comme un bon père impuissant (tout le monde ne peut pas avoir un père tout-puissant)… le centurion romain était désespéré, ou presque. Après lui avoir partagé sa peine, il dit au Jésus qu’il connaissait peu mais qui lui inspirait confiance : « Fais quelque chose pour que mon fils vive ». (C’est toujours la question de la pratique: Que faire pour l’autre vive? Faire quelque chose… mais quoi?) Et le Jésus répondit d’une façon pas du tout pratique : « Pour dire vrai, je ne sais pas quoi faire » (C’est la réponse classique de l’agnosticisme pratique, à ce qu’on m’a dit). « Non, je ne sais pas quoi faire. Mon père a eu des problèmes semblables avec moi à une époque où je cherchais ma voie, où je me demandais qui j’étais et si ce que je faisais avait du sens. Et lui, pourtant tout-puissant, ne savait pas quoi faire non plus. Il s’est contenté de me parler. Oh! il n’a pas parlé beaucoup, seulement deux fois et pour dire à peu près la même chose : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le ». Ils ne m’ont pas plus écouté mais moi j’ai entendu et, la deuxième fois, cette parole m’a transfiguré. Alors par rapport à ton fils, je ne sais pas trop quoi faire mais je te dis : va et crois en ton fils… et il vivra ». Le centurion romain repartit apaisé et il se remit à croire en son fils et l’on raconte que son fils, après beaucoup de temps et de longs détours, s’est remis à vivre.
Chanson :
Détachez-le Libérez-le Et laissez-le partir
En liberté En liberté
Le Jésus ne savait pas toujours quoi faire mais il n’arrêtait pas de penser, comme un jongleur pas très pratique. Et cette histoire du centurion romain et de son fils lui fit penser à une vieille histoire dont il avait entendu parler à son époque, quand il était un Juif du 1er siècle, avant même qu’on appelle ça le 1er siècle. Cette vieille histoire mettait en scène certains de ses ancêtres célèbres, Abraham et son fils Isaac… sans oublier Sara, la mère dont on parle très peu.
Abraham, Isaac… et Sara Vieil Abraham Jeune Isaac Où est le drame Et en quel acte ? La mise en scène est écarlate Comme si la mort était un charme (bis)
Non ! La mort est vraiment un drame Quand l’autre s’efface au premier acte Et que l’homme cherche à faire un pacte Mais où donc est passé la femme ? (bis)
Est-ce que Sara mieux qu’Abraham Savait quoi faire d’Isaac ? (bis)
Jeune Abraham Vieil Isaac Les générations se détraquent La mise en scène est bric-à-brac Comme si la vie avait le trac (bis)
Oui, la vie est souvent un drame Où l’autre est encore un obstacle Et l’homme qui cherche à faire un pacte Et risque d’y perdre son âme
Quel diable poussait donc Abraham À immoler son Isaac ? Quel dieu invitait Abraham À sacrifier son Isaac ?
Père Abraham Fils Isaac Quelle fin de drame Au dernier acte! Un ange qui empêche l’impact Du couteau qui transperce l’âme (bis)
La vie, la mort, un même drame Même si l’autre n’est plus un obstacle On cherche encore à faire un pacte Mais où donc est passée la femme (bis)
Sara savait mieux qu’Abraham Qu’il fallait que vive Isaac (bis)
Puisqu’elle l’avait porté Et le portait encore Jusqu’au fond, jusqu’au fond De son âme (bis)
Le ventre est plein de rêves perdus Qui ne sont pas encore apparus Le ventre est corps en quête d’âme Le ventre enfante le cœur de l’âme
C’est ce qu’a découvert Abraham Et que savait Sara sa femme
Puisqu’elle l’avait porté Et le portait encore Jusqu’au fond, jusqu’au fond De son âme (bis)
Ceci est mon corps Et voici son corps
Puisqu’elle l’avait porté Et le portait en corps Jusqu’au fond, jusqu’au fond De son âme (bis)
Ouf! Quelle histoire! J’en avais suffisamment pour cette journée… et le Jésus aussi, je crois. On s’est dit À-Dieu. De toute façon, en se préparant à partir il m’avait dit : « Là ou je vais tu ne peux venir, pour le moment ». Ça faisait bien mon affaire car je ne voulais y aller maintenant ; j’avais encore beaucoup de choses à vivre et à comprendre. Comme il s’en allait, je lui ai crié : « Et la théologie pratique ? ». Il me répondit : « Je ne sais pas moi, je ne suis pas un théologien ; je suis seulement le Verbe fait chair. À moins que ce soit cela la théologie pratique : quand la parole se fait chair et pratique… ou quand la pratique et la chair se font parole. Qui sait ? ». Et il disparut à mes yeux. Et je restai désemparé… me rappelant, pour me consoler, cette chanson qui posait à sa façon la question de la pratique :
Entre le dire et le faire
Pour faire il faut dire Et pour dire il faut faire (bis)
Il y a des savants verbeux qui disent Que dire c’est faire Il y a des « faisants faiseux » qui disent Que dire c’est ne rien faire Et moi je vous dis, je vous dis Qu’on peut dire en faisant Et moi je vous dis, je vous dis Qu’on peut faire en disant Mais faut-il le dire ? C’est plus facile à dire Qu’à faire
Pour faire il faut dire Et pour dire il faut faire (bis)
Il y a aussi des savants Qui savent faire en disant Et des « faiseux » et artisans Qui savent dire en faisant Et quant à moi Pour tout vous dire Si j’avais à choisir J’aimerais mieux avoir tout fait Plutôt qu’avoir tout dit Mais faut-il choisir ? Surtout quand tout ce qu’on sait faire C’est de dire : Pour faire il faut dire Et pour dire il faut faire (bis)
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Liste des monologues
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