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| Est-ce qu’on peut retracer un peu ton parcours? Tu es né à Saint-Hyacinthe? Non, je suis né à Plessisville, puis on s’est installés à Disraeli quand j’avais deux mois … j’ai vécu là un an ou deux … Mes premiers souvenirs, de trois à cinq ans, c’était à Sainte-Geneviève de Batiscan, dans la région de Trois-Rivières. Que faisait ton père? Mon père était agronome. Dans ce temps-là, agronome, c’était un métier de crève-faim. Il a fini par acheter une épicerie avec son frère, à Saint-Hyacinthe. Mais ils venaient de la région de Saint-Hyacinthe. Ils ont retrouvé leurs origines. Moi je suis arrivé à Saint-Hyacinthe, j’avais cinq ans. J’y ai passé toute ma jeunesse, jusqu’à vingt-et-un ans, quand je suis parti pour aller chez les Dominicains. Tu as été au Séminaire de Saint-Hyacinthe? Oui. Les Dominicains étaient présents à Saint-Hyacinthe. Ça ne m’a pas fait un gros déplacement d’entrer au noviciat. Je veux raconter une anecdote. Quand je suis arrivé au noviciat, c’était le p. Villemure qui était Père Maître. Ma mère, qui venait me conduire, dit : « Quand est-ce qu’il va pouvoir revenir à la maison? » Villemure répond : « Habituellement, c’est dans trois ou quatre ans. » Ma mère répond : « Mon Dieu, vous êtes pas modernes, vous autres! » Sauf que, une semaine après, on jouait au hockey à l’aréna. Et mon stock de hockey était resté chez nous. Et je suis passé à la maison le prendre. Ma mère a dit « Je ne pensais pas que tu reviendrais si vite! » Ma maison était à côté de l’aréna. En fait, je suis revenu pas mal de fois avant quatre ans. C’était déjà en train de changer pas mal. C’était en 1966? En 1966-1967. Mais pourquoi es-tu entré chez les Dominicains? C’est quand même spécial de vouloir devenir religieux en plein cœur des années 1960 … On est la fin d’une époque. C’est la fin des cours classiques. Deux ans après il n’y aura plus de cours classique. Ça va être le début des CEGEP … Beaucoup de jeunes de mon époque qui avaient été élevés dans un milieu religieux … mes parents étaient de bons chrétiens, religieux, pratiquants. Mais ils n’ont jamais dit : « On aimerait ça avoir un prêtre dans la famille ». Tout jeune qui s’intéressait un peu à ces questions-là pensait au moins une fois dans sa vie : Peut-être que je pourrais devenir prêtre. Tu étais le plus vieux chez toi? Non. J’étais le deuxième. Mon frère était parti … Il a étudié aux HEC et il a travaillé 32 ans au ministère de l’Industrie et du Commerce. Moi, la question religieuse a toujours été très importante pour moi. J’ai fait, à 14-15 ans, ce que j’appelle une « crise philosophico-religieuse ». Mes parents avaient de la misère à me suivre. J’étais devenu hyper-religieux. J’allais à la messe tous les jours. J’étais un peu scrupuleux sur les bords. La religion avait pris beaucoup de place dans ma vie. Tu étais mystique? Je ne sais pas si c’est le mot … j’étais « inquiété » par la question religieuse. Le premier auteur que j’ai vraiment lu dans ma vie c’est Pascal. Pascal était une espèce de philosophe scientifique religieux inquiet. Mon histoire religieuse est liée à Pascal. En fait, c’est parce que j’étais inquiété par la question religieuse que j’ai aimé lire Pascal. Mon premier exemplaire des Pensées est tout défait, tout annoté. J’avais 15-16 ans. La première présentation publique que j’ai faite comme étudiant au Séminaire de Saint-Hyacinthe c’était sur Pascal. À cet âge-là tu fais des travaux comme ça. Mais moi je m’étais passionné pour lui. Ça m’a marqué, moi, Pascal. Il me semblait que ça allait de soi, que je devais m’en aller là-dedans. Mais j’ai été déchiré, moi. Socialement je n’étais pas du tout refermé sur mon petit monde. Et je commençais à avoir des blondes. Quand je suis entré chez les Dominicains, j’en avais une. C’était comme un choix déchirant pour moi d’entrer dans une communauté religieuse. Cette question, je l’ai toujours portée. Je ne l’ai jamais réglée. C’est pour cela que je suis sorti, d’ailleurs. Je sentais que je ne choisissais pas quelque chose qui était mon désir profond. Je le faisais en partie parce que « il faut bien le faire ». Il faut que je réponde à cet appel-là. Il y a quelque chose d’un peu spécial là-dedans. Dans un cadre qui permettrait de concilier le mariage et le sacerdoce … Probablement que je serais là-dedans. Mais chez les Dominicains la question ne se pose pas parce que en même temps c’est une communauté religieuse. C’est un autre type d’engagement. Et le fait que j’aie choisi les Dominicains, ça a aussi une histoire. J’avais été marqué par un Dominicain qui s’intéressait beaucoup aux jeunes, Réginald Dumas … j’avais fait les camps Maranatha. Je voyais que tu pouvais être à la fois religieux, intelligent, moderne, et ne pas renoncer à tout ce monde en embarquant chez les Dominicains … Finalement, mes années chez les Dominicains – j’ai été sept ans chez les Dominicains – ça a été des années de libération. Avec une formation extraordinaire, un milieu intellectuel extraordinaire. Un milieu de recherche extraordinaire, une fraternité, un groupe assez spécial. Un lien avec les grands intellectuels de l’époque. Il y avait un côté multiculturel. Il y avait des Dominicains de je ne sais combien de pays – Mexicains, Portugais … ça a été marquant. Mais moi, d’un point de vue religieux, la question religieuse m’inquiétait, et je la vivais de façon un peu inquiète. Mon passage chez les Dominicains m’a libéré. C’est comme si la question religieuse se posait autrement pour moi. Pendant que tu étais chez les Dominicains, tu as fait un voyage qui t’a marqué. Sous l’influence de Jean Vanier? Comment ça s’est passé? En 1973, Jean Vanier nous a envoyés aux États-Unis, Michel Legault, Gisèle Renaud, Jean Dansereau et moi. Jean Vanier avait dit : allez voir les gens des communes aux États-Unis, allez vous promener … On est partis six semaines. On est allés voir des communes, des monastères, en Californie, un peu partout, en Arizona … En revenant j’ai écrit quelque chose et je l’ai retrouvé cette semaine. J’étais dominicain, Michel Legault était frère du Sacré-Cœur, Gisèle Renaud était une soeur du Sacré-Cœur. On est tous sortis. Jean Dansereau n’a pas fait tout le voyage. Mais en revenant, comme c’est Jean Vanier qui nous avait envoyés, il y avait une retraite de Foi et Partage. J’ai parlé longuement avec Jean Vanier. Je lui ai dit que dans ce voyage-là j’avais fait l’expérience de la relativité des choses. À ce moment-là il y avait un livre qui était sorti, The Experience of Nothingness, de Michael Novak. J’avais lu ça. J’avais dit à Jean Vanier : Je ne sais pas comment, ni à cause de quoi, ce voyage-là m’emmenant au bout du monde, rencontrant plein de choses, j’ai fait « the experience of nothingness ». Les choses que je trouvais solides sont fragiles. Vanier me dit : ça c’est l’expérience de saint Jean de la Croix. Je ne connaissais pas beaucoup saint Jean de la Croix à ce moment-là. J’ai fait l’expérience de la relativité et de la fragilité des institutions. Mon monde ne s’écroulait pas, mais j’en voyais la fragilité. J’ai toujours gardé ça. Les institutions c’est important, mais pas tant que ça. Après ça, je me suis retrouvé dans deux institutions fortes, pour le travail : l’Église puis l’Université. J’ai toujours trouvé que l’institution dans laquelle je me trouvais, c’était correct, mais je ne lui accordais pas tant d’importance que ça … ce n’était pas prioritaire. À l’université, je me disais : ce qui est important, c’est les étudiants et pas la grande institution un peu prétentieuse. Comme ce qui est important dans l’Église c’est le monde. Tu as fait tout ça en le prenant avec un grain de sel. Et ce n’est pas un hasard que dans ces deux institutions-là j’ai fait le clown. C’est ma façon de faire un pas de côté. De garder ta liberté. J’ai toujours respecté les institutions. Mais j’ai été un marginal. Donc tu fais un séjour assez long chez les Dominicains – 7 ans – tu fais la philosophie, la théologie … Je n’avais pas fini la théologie … quand je suis parti, j’avais commencé la maîtrise. Je faisais ma maîtrise sur Nietzsche. Ce n’était pas « Nietzsche et les Béatitudes »? Nietzsche et les Béatitudes, quand je retranscris ça dans le contexte de mon doctorat, c’est : la violence et le Dieu des victimes. Le Dieu des Béatitudes est très proche du Dieu des victimes. Alors que le « Dieu nietzschéen » selon Girard – cette expression fait un peu bizarre, alors que l’on considère toujours Nietzsche comme l’athée par excellence … C’est une autre histoire … Nietzsche est un athée un peu spécial. Au fond, il présente une nouvelle religion autour de Dionysos. Le dieu grec recyclé. Que Girard, dans ses études, présente, lui, comme le dieu violent par excellence. Girard c’est vraiment pour moi une déconstruction de la violence religieuse. Comprendre qu’il y a dans l’histoire un rapport étroit entre le religieux et la violence. Pour lui, le christianisme, dans son essence, est une religion foncièrement non violente. Ce qui ne veut pas dire que dans l’histoire le christianisme n’a pas été violent. Mais à travers ces études sérieuses, il y a chez toi un exutoire … le clown, le poète, le chanteur … ça a commencé très tôt … En fait, le chanteur, ça a commencé dans ma famille. Tu chantais Vigneault. Je chantais Vigneault. J’ai commencé par chanter Vigneault. Vigneault c’est une des personnes qui m’ont le plus influencé dans ma vie … artistique en tous cas. Je suis tombé « en amour » avec Vigneault. Sa façon d’aborder les choses. Son type de poésie. Les premières chansons que j’ai chantées, ce sont celles de Vigneault. D’abord dans ma famille, puis les gens se sont mis à aimer ça. Là j’ai découvert que j’étais capable de chanter, puis j’avais de la voix. Et puis quand je chantais, c’était bien reçu. J’ai découvert que j’avais des talents musicaux. Et j’ai commencé à faire des chansons. Je me suis dit : Moi aussi je suis capable de faire des chansons. Je ne me comparais pas à Vigneault, je n’avais pas de prétention là-dedans, mais je me suis mis à faire des chansons, puis une autre chanson, puis une autre chanson … Puis aussi j’ai découvert que c’est une bonne façon … passer par la poésie ou l’univers symbolique, c’est une bonne façon de traiter les plus grandes questions. Je ne suis pas le premier à avoir fait ça. Platon faisait déjà ça. Il y a bien du monde qui procèdent comme ça. Qui font entrer des personnages … finalement le seul livre que j’ai écrit d’un couvert à l’autre c’est mon livre sur le péché. C’est un personnage que je raconte. Je trouve que c’est une bonne façon de dire les choses. Maintenant c’est un art que je maîtrise un petit peu. Ça nous permet sur bien des plans d’aller plus loin qu’un simple discours didactique. Finalement, même d’un point de vue didactique, c’est une bonne méthode. Pourquoi tu es allé en théologie en sortant de chez les Dominicains? Il y a mes intérêts … mais je peux dire que j’ai été à la bonne place au bon moment pour différentes affaires. J’ai été chanceux de pouvoir continuer dans ce domaine-là. Quand je suis sorti de chez les Dominicains, en 1975, je n’avais pas terminé ma maîtrise. Je me suis marié en février 1976. Je cherchais du travail. J’ai d’abord fait des démarches auprès de l’Université Saint-Paul pour faire une maîtrise en philo, avec l’intention d’aller enseigner en philo dans un CEGEP. Entre-temps, il est arrivé complètement autre chose. Je me suis installé à Saint-Jérôme … Pourquoi Saint-Jérôme? Je faisais partie d’un groupe … on pensait faire quelque chose ensemble … Tu faisais partie d’une commune … … ça c’était à Ottawa pendant que j’étais étudiant dominicain. C’était assez audacieux, même à l’époque. Je dois être un des premiers à avoir fait … dans l’histoire des Dominicains. Être étudiant dominicain et vivre dans une commune mixte … Hélène était membre de la commune? Oui. Mais si Hélène n’avait pas été membre de la commune, ça ne veut pas dire que ça ne serait pas arrivé. Au fond moi je vois après coup que je n’avais jamais réglé de l’intérieur cette chose-là … de passer une vie sans vivre une relation avec une femme. J’avais choisi malgré ça … Ça, ça refaisait toujours surface. La dernière fois que ça a fait surface, avec Hélène, j’ai dit : c’est assez. Je me suis dit : je ne passerai pas ma vie à toujours vivre ce déchirement-là … parce que si je dis non à Hélène, dans deux ans ça va arriver avec une autre. Ça, ça m’est apparu clair. Ça n’a pas été facile, parce que d’une façon moi j’étais bien chez les Dominicains. J’aimais ça la vie dominicaine. Mais il y avait cet aspect-là que je n’avais jamais intégré. S’il y avait eu des Dominicains mariés … J’aimais bien les Dominicains et ils m’aimaient bien. D’ailleurs, on s’est mariés chez les Dominicains. On s’est mariés à l’hôpital pas loin du monastère. On a fait la célébration à la salle paroissiale pas loin, et il y avait des Dominicains qui étaient invités. C’est Daniel Cadrin qui présidait … J’avais l’impression que c’était une affaire de famille. Tu es resté membre de la famille Je suis resté dominicain. En 1976, je n’avais pas fini ma maîtrise. J’ai décidé de la finir. Je dois dire que Nietzsche a été un facteur important dans ma sortie de chez les Dominicains. Nietzsche m’a libéré chrétiennement. Il m’a fait découvrir qu’on pouvait être chrétien autrement. Il t’a influencé comme il a influencé Mounier? Oui, je peux comprendre. J’avais lu Mounier aussi, en particulier L’affrontement chrétien. J’ai lu Nietzsche, mais j’ai lu aussi des gens qui ont été marqués par Nietzsche, des chrétiens. Entre autres, mon mémoire de maîtrise touchait à trois grandes figures qui se retrouvent au début de Ainsi parlait Zarathoustra (les métamorphoses de l’esprit) : le chameau, le lion et l’enfant. Pour lui, la figure du chameau, c’est le chrétien qui porte son christianisme sur ses épaules par devoir et qui n’ose pas vivre pleinement librement. Le lion – je résume, c’est plus complexe que ça - c’est celui qui rugit et qui dit : ça n’a plus de sens. Dites non à ça, à cette affaire-là, à ce Dieu-là, à cette religion-là … Ce Dieu-là t’empêche de vivre. Nietzsche dit : le croyant dit oui à la vie, mais d’une façon négative. Le lion dit non à ce que dit le chameau. L’enfant, c’est celui qui redit oui à la vie, mais autrement. Évidemment, dans la perspective de Nietzsche, pour dire oui à la vie, il ne faut pas que tu dises oui chrétiennement. Je me disais : peut-être qu’on peut dire oui à la vie chrétiennement. Tout mon cheminement … je m’étais aperçu qu’en entrant chez les Dominicains, croyant dire oui à la vie, d’une certaine façon moi je niais quelque chose en moi. Comme dirait Nietzsche, je suis entré chez les Dominicains comme un chameau. Mais mon passage chez les Dominicains m’a libéré. Je me suis dit : peut-être que je peux vivre chrétiennement sans être un chameau. Nietzsche m’a aidé à être un libre penseur et un libre croyant. C’est ce qui m’a aidé à sortir de chez les Dominicains. Pas parce que je me sentais emprisonné chez les Dominicains. Mais dans ce choix-là de vie religieuse, de sacerdoce, il y avait quelque chose qui n’était pas moi. Pour moi c’est clair. Puis le contexte dans lequel l’Église de l’époque et d’aujourd’hui faisait que … tu peux entrer, mais il faut que tu renonces à quelque chose d’autre … mais le quelque chose d’autre, je n’étais pas prêt à y renoncer. Mais en même temps, tu t’en allais travailler pour l’Église … À Saint-Jérôme. Pourquoi Saint-Jérôme? Parce que j’ai rencontré un couple, qui sont toujours nos voisins. Jean-Pierre et Hélène … à Béthanie, lieu de prière. Eux, ils avaient un projet de vie communautaire. On s’est dit Hélène et moi : On part. Un peu comme Abraham! Je laissais un terrain connu. Une job possible au CEGEP de l’Outaouais si je faisais ma maîtrise. Ça veut dire que ça ce n’était pas si fort que ça … On est partis vers Saint-Jérôme – on habitait Hull – on a acheté du stock à Lachute en passant parce que Madeleine Séguin avait un frère qui cassait maison. On s’est acheté un set de chambre là, des chaises berceuses, des choses qu’on a encore. On est arrivés à Saint-Jérôme et on est entrés dans notre appartement … Entre-temps, Bernard Hubert, que j’avais connu quand j’étais dominicain – Daniel et moi étions allés au Château Laurier à une rencontre d’évêques – quand il a su que je m’en allais à Saint-Jérôme, m’avait envoyé une lettre pour me dire que si j’étais intéressé, il cherchait quelqu’un pour travailler dans le diocèse. C’était sa dernière année comme évêque de Saint-Jérôme. J’ai présenté ma candidature. On m’a accepté. On m’a dit que j’étais le seul candidat et qu’il y avait deux postes. J’en ai choisi un, celui de responsable de l’office des laïcs. Je me suis retrouvé dans un univers ecclésial, religieux. Ça a été comme une continuité. Je n’avais pas encore fini ma maîtrise. J’ai terminé ma maîtrise en 1976. Là je me suis retrouvé avec une maîtrise en théologie, travaillant dans un diocèse. Très rapidement on s’est retrouvés avec cinq enfants. Peux-tu expliquer comment vous avez eu 5 enfants en moins de 5 ans? Étienne notre plus vieux est arrivé neuf mois et quatre jours après notre mariage. La deuxième fois, c’est arrivé assez vite, au début de la troisième année. On était déjà dans la trentaine. On hésitait. On s’est dit : pourquoi pas un troisième? Ils sont arrivés trois. Le plus vieux n’avait pas cinq ans. On était des bons chrétiens. On a dit à Dieu : on a deux enfants, et on en veut trois. Il en a envoyé trois. J’ai arrêté de prier. On a été déjoué par le système de la mise au monde des enfants. Mais c’est en même temps une des plus belles choses qui nous est arrivée. Rétrospectivement. Sur le coup, on était débordés. On était déjà débordés avec deux. Donc vous avez rencontré un couple qui voulait créer une sorte de commune. Hélène partageait ton intérêt pour la vie communautaire Hélène, c’est une communautaire dans l’âme. Plus que moi encore. Ce n’est pas peu dire. Partout où elle va, elle voudrait qu’il y ait une communauté. Tellement que dans son milieu de travail actuel – elle est propriétaire d’un commerce – c’est devenu une communauté. Pas une communauté religieuse. Mais les gens sont traités comme membres d’une appartenance communautaire. Est-ce que ça existe toujours, cette communauté? Oui, c’est une longue histoire. Ça a été lié à la communauté de Béthanie. Louise Léger, une religieuse de Sainte-Croix … c’est une maison de prière. Il y a beaucoup de gens qui se sont greffés à cette maison de prière. Il y avait la prière quotidienne, et des personnes y participaient. Mais tranquillement il y a une communauté chrétienne qui s’est développée, où on se réunissait tous les dimanches. C’est là que nous avec nos enfants, et d’autres, on s’est retrouvés à faire une communauté familiale. C’était pas tous des gens mariés, il y avait aussi des célibataires qui étaient là. Il y avait 30, 35 personnes. C’était une communauté de base, si on peut dire. C’était le temps des communautés de base. La maison de prière Béthanie s’est déplacée. Au début c’était chez les Frères des Écoles chrétiennes, près de la rivière . Une magnifique place. Ensuite les Frères ont repris leur maison. La communauté s’est déplacée dans une petite maison, ensuite elle s’est redéplacée là. On suivait. Nous on suivait là où était la maison de prière. C’est là qu’on se rassemblait. Ça a été une époque merveilleuse. Tu expérimentais de façon très concrète ce qu’est une communauté chrétienne et une communauté de célébration. Ça faisait le lien naturellement entre ta volonté de vivre en communauté et le mariage. Là tu avais les deux. J’avais les deux et il y a même une troisième chose qui s’est ajoutée. Parce que je travaillais pour un diocèse, donc j’avais une responsabilité ecclésiale. J’étais dans l’équipe diocésaine. J’étais responsable des laïcs. Je disais à l’évêque : si je suis responsable des laïcs, tu es responsable de qui, toi? Il y a 330 000 laïcs, et il y a à peu près 50 prêtres … L’évêque riait. C’était Charles Valois. J’ai passé des années merveilleuses à travailler au diocèse de Saint-Jérôme. C’était les années fastes. C’est l’époque où les laïcs entraient en pastorale. J’ai vu tous ces changements-là. Je les ai, non pas provoqués, mais amplifiés de par ma situation. Je travaillais en formation à ce moment-là. Mais en même temps j’enseignais, comme chargé de cours, à l’Institut de pastorale des Dominicains. Mon lien avec les Dominicains continuait. Je suis devenu professeur. J’ai appris le métier d’enseignement dans un milieu dominicain. Presque tous les ans je donnais au moins un cours, pendant dix ans. J’avais donné des cours avant comme chargé de cours à l’Université d’Ottawa … mais après ça, ça a été chez les Dominicains. Les choses se sont faites comme naturellement. À un moment donné il y a eu la pression … familiale. On se retrouvait avec cinq enfants. C’est arrivé très vite. En cinq ans. On s’est mariés à trente ans, et à trente-cinq ans on avait cinq enfants. Quand je parle de pression familiale … Je travaille pour l’Église, pour un diocèse, c’est bien beau … c’est pas des salaires de famine, mais pas loin. C’est des salaires d’Église. En 1976 j’ai commencé à 8 000 $ par année. Pour l’époque c’est plus que 8 000 $ actuellement mais c’était quand même pas beaucoup. Je me suis retrouvé avec cinq enfants … Hélène a dû quitter son travail d’infirmière, et on gagnait 17 000 $ par année. Je dis toujours : je suis un assisté social de luxe parce que mon beau-père nous aidait. À un moment donné, tu dis : ça ne peut pas durer à long terme. Mais moi j’aimais ça travailler pour le diocèse. J’avais déjà ma maîtrise. Je me suis inscrit au doctorat. Quand j’ai eu mon doctorat, j’ai eu une invitation pour être professeur. J’ai présenté ma candidature. La première fois ça n’a pas passé. La deuxième fois je suis passé à demi-temps. Pendant cinq ans j’ai été à demi-temps à l’université et au diocèse. Même que j’ai refusé à un moment donné un passage à un poste à temps plein à l’université. Parce que j’aimais trop ça au diocèse. Mais quand on me l’a offert une deuxième fois je me suis dit : Je n’ai pas le droit, au nom de ma famille, de refuser un poste à temps plein. Je ne veux pas dire que je suis entré à l’université uniquement pour des raisons économiques. J’aimais aussi le travail de professeur que je connaissais. Mais ça a joué. Quand je regarde ça … il n’y a pas eu de brisure. C’est sûr, il y a eu une rupture … je ne suis plus dominicain … mais d’une certaine façon, j’ai fini par faire ce que j’aurais probablement fait si j’avais été dominicain. Être un professeur de théologie à l’université. Je n’ai jamais regretté. Des fois Hélène me disait, quand il y avait les cinq petits autour et que j’essayais de faire ma thèse de doctorat : « Tu es sûr que tu ne regrettes pas ta vie dominicaine? » Je disais : « Sur certains points, oui ». C’est sûr que c’était plus tranquille pour faire des études chez les Dominicains. Les Dominicains c’est structuré de telle façon que si tu veux étudier, on t’encourage fortement à le faire et on va te donner tous les moyens possibles pour le faire sans être dérangé. J’ai construit avec Simon Dufour une cabane derrière chez moi pour me retirer. Pour avoir un petit monastère à moi. Pour avoir la chance de temps en temps d’avoir un peu de silence. C’est comme ça que j’ai fait ma thèse de doctorat. Mais en même temps ça m’a fait comprendre la chance que j’avais de pouvoir faire ça dans un contexte comme ça. J’étais continuellement confronté au réel concret, très concret, quotidien. Les enfants. La vie avec la famille. Tu travailles aussi parce que tu as besoin d’argent pour faire vivre ta famille. Chez les Dominicains je ne me suis jamais posé la question … L’argent avait de l’importance pour la communauté, mais comme individu j’étais complètement décroché de ces questions-là et ça me permettait en même temps de faire plein de choses. Moi je n’ai jamais cru que je terminerais ma thèse de doctorat. J’avais des conditions impossibles. J’avais parlé avec Rémi Parent qui était mon directeur de recherche. Il me faisait voir – lui était Rédemptoriste – il me disait qu’il était devenu improductif dans des conditions absolues à un moment donné. Parce qu’il n’était jamais provoqué. Moi j’étais dans une situation d’urgence perpétuelle. Quand tu es dans une situation d’urgence tu développes des mécanismes d’urgence. Tu deviens créateur, parce que tu n’as pas le choix. À un moment donné j’ai lu Dostoïevski en grande partie, en lien avec ma thèse de doctorat. Je me suis beaucoup intéressé à lui. Il était entre autres intéressant par rapport à ce que je viens de te dire. Beaucoup des grands romans de Dostoïevski ont été écrits parce qu’il avait besoin de publier un roman à telle date, parce qu’il était dans la dèche financièrement. Ce qui était son gros moteur pour écrire ses romans de génie, c’était ses gros problèmes financiers. Balzac était comme ça. Mais aussi Bach, avec tous ses enfants … Je ne compare pas à ces personnages, mais mes enfants m’ont obligé à être créateur. Si je suis devenu clown, en grosse partie c’est à cause de mes enfants. Je suis sûr de ça. Ils m’ont donné une autre approche du réel. Le contexte me dit : Pour survivre, il faut prendre des chemins de travers. Tu n’es plus dans les chemins officiels, oublie ça. Tu vas être obligé de prendre des chemins comme ça pour passer à travers la vie. Ça c’est plus ou moins conscient … Il est important que les gens qui ont quitté une communauté religieuse témoignent de ce qu’ils vivent. Beaucoup de gens au Québec et ailleurs ont vécu ça. Et beaucoup ont vécu ça tout seuls, dans leur coin. Parfois ils pensaient réconcilier des choses et ça n’a pas marché. Moi dans mon histoire il n’y a pas eu de grande brisure. Je me suis retrouvé dans un travail ecclésial qui s’est présenté … Et comme je n’étais pas prêtre – c’est très différent aussi pour ceux qui étaient prêtres – Religieux, ce n’est pas un problème. Tu demandes ta dispense de vœux, ils te l’accordent et … Être prêtre c’est autre chose. Tu as acquis un statut officiel. Tu as été responsable d’une communauté chrétienne. Si j’avais été prêtre, je n’aurais pas pu enseigner à l’Université de Montréal. À Québec ça a été accepté que des anciens prêtres enseignent, mais pas à Montréal. À Montréal, l’évêque, Mgr Grégoire, n’a jamais voulu. Ceux qui étaient prêtres et qui étaient déjà professeurs ont dû quitter l’enseignement. Comme famille, nous faisons partie du groupe de Saint-Côme qui se réunit depuis plus de 35 ans. Ça représente quoi pour toi? C’est d’abord un groupe d’appartenance. C’est pas évident de prendre le temps de réfléchir … nous abordons plusieurs sujets. Cette année, c’était le thème des rêves. L’an prochain ce sera sur l’éthique. Les questions sociales actuelles. Nos jeunes, nos enfants sont confrontés maintenant à des questions éthiques. Ce sont eux à ma grande surprise qui ont fait pencher la balance pour qu’on traite la question éthique l’année prochaine. Donc les jeunes participent? Ils participent plus librement que nous. Ils sont habitués. Ils ont commencé à venir comme enfants et très jeunes enfants. Tu n’étais pas désemparé de voir la clientèle des Églises s’envoler? Non. On s’y attendait. Les processus s’est accéléré. Mais les herbes de ça étaient déjà là. C’est pas que c’est lié à la Révolution tranquille … c’était pas si tranquille que ça … ni si Révolution que ça … Mais il se passait quelque chose là. Par rapport à l’Église, aussitôt que tu es dans un contexte où il y a une liberté qui est possible … avant ça, personne n’allait à l’église avec un fusil derrière … mais intérieurement … et là je reviens avec mon image du chameau … collectivement on était dans … Je pense à ma propre histoire religieuse. Jusqu’à une certaine époque on vivait comme si ça allait de soi. Mais il y a plus … il y avait comme une espèce d’obligation morale et sociale d’être religieux, d’une certaine façon. À un moment donné il est apparu dans le paysage assez clairement … que l’on n’était pas obligés … on était libres … Pour moi avec le temps c’est devenu une évidence que les choses changeraient radicalement. Pas nécessairement pour le pire. Même si souvent on exprime ça en termes de regrets … On pourrait imaginer que toutes les églises du Québec soient pleines à craquer … je ne suis pas sûr que ce serait une bonne chose. Ça voudrait dire que ce passage par la liberté n’est pas encore arrivé. Ma vision de l’Église fait que je ne peux pas la « scrapper ». Elle est plus esprit que matière, l’Église. En un mot tu résumes mon cours sur l’Église. Beaucoup de gens ont investi comme toi en théologie etc. … C’est devenu … au Québec en particulier … il y a tout un milieu qui prend pour acquis que la religion c’est insignifiant. Tellement que quand il se produit quelque chose, tu leur dirais le contraire, ils sont mal à l’aise. Quelqu’un disait : à un moment donné, dans la prière eucharistique classique, on a ajouté quelque chose. Quelqu’un disait : à partir de ce moment-là, il y a quelque chose qui venait de changer dans l’univers religieux. Si on peut changer quelque chose là, on peut changer quelque chose partout. Je soupçonne que c’est le problème de l’islam actuellement. L’islam n’est pas institutionnalisé comme le christianisme. Mais les musulmans doivent se dire : Si on commence à toucher à quelque chose … Tarek Ramadan est venu au Québec. On lui a reproché entre autres … par rapport à la lapidation des femmes, il ne s’était pas prononcé ouvertement … il avait proposé un moratoire. Il propose de ne pas appliquer cette norme que l’on trouve quelque part dans le Coran. Les Occidentaux sont scandalisés. Mais lui il explique que, connaissant de l’intérieur l’islam, c’est la seule façon de changer les choses. Si on attaque de front un texte du Coran, ça ne passera pas. Donc on respecte la lettre, mais on ne l’applique pas. Déjà tu viens d’introduire un changement sans que ça paraisse. Lui, il dit : c’est ça qu’il faut faire. Les gens répondent : Non … ça c’est des gens qui ne connaissent pas de l’intérieur ce qu’est l’univers religieux. Et comment ça peut changer. Tu t’es retrouvé dans une faculté canonique dans les années 1980-1990. Il y a eu des tensions par rapport à Rome. Des tensions … il y a eu des tensions dans les années 1970. Entre autres quand il y a eu cette bataille-là pour les prêtres sécularisés, laïcisés, qui ont perdu leur poste. Il y a eu une grève pratiquement … Ils n’ont pas gagné. Ils n’ont pas fait plier Grégoire. Il y a des gens qui ont été obligés de se recycler dans d’autres choses. Ils sont restés à l’Université quand il y avait des postes à l’Université. L’Église voulait les mettre dehors. Mais l’Université ne pouvait pas, parce qu’ils étaient syndiqués … ça ne marche pas de même. Au moment de prendre ta retraite, tu as eu des ennuis de santé. Mais Hélène a dû combattre un cancer. J’ai eu un creux après la retraite. La maladie d’Hélène a été un fait déterminant. La maladie d’Hélène change complètement ma vision du monde.
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